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COTE D’IVOIRE : « La soif de revanche de Bédié, symbole d’une horloge politique ivoirienne bloquée »

By   /  September 22, 2018  /  No Comments

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L’ex-chef de l’Etat entretient le mystère sur ses intentions en vue de la présidentielle de 2020. De quoi miner ses relations avec le pouvoir, analyse notre chroniqueur.

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Si Laurent Gbagbo est parvenu à arracher ce que les Ivoiriens appellent un « mandat cadeau » (un second, sans élection, entre 2005 et 2010), Henri Konan Bédié (alias « HKB ») a eu le triste privilège d’être le premier président à ne pas achever son quinquennat au « pays des éléphants ». En 1999, juste avant Noël, le successeur de Félix Houphouët-Boigny était victime d’une mutinerie qui allait dégénérer en coup d’Etat. Le président Bédié n’avait pas pris au sérieux l’affaire, croyant à un simple mouvement d’humeur de soldats avinés, excités par quelques primes qui se faisaient trop attendre. Cette erreur lui coûta cher : il dut quitter son palais en catastrophe à bord d’un hélicoptère de l’armée française, avant de prendre la direction de l’exil, sur les bords de Seine, durant deux ans.

Le « sphinx de Daoukro »

Depuis, Henri Konan Bédié, le chef d’une des principales communautés ivoiriennes, les Baoulés, adoubé par le « Vieux » (Félix Houphouët-Boigny) avant sa disparition en 1993, attend son heure. Celle de la revanche. Il ne dit rien, ou pas grand-chose. Cela fait longtemps qu’il a adopté une posture toute « jupitérienne » : moins on en dit, plus on est censé fasciner et ainsi renforcer son autorité. Bien peu sont capables, il est vrai, à Abidjan, de déchiffrer ce que pense vraiment ce petit homme rond, aux yeux perçants, affichant en permanence un demi-sourire teinté d’ironie. De là lui vient sans doute son surnom de « sphinx de Daoukro », la ville du centre du pays dont il est originaire.

Mais cette soif de revanche a été contrariée par le cours des événements en Côte d’Ivoire. En 2010, « HKB » a été devancé au premier tour de la présidentielle par Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Au lendemain du premier tour, ses fidèles ont crié à la fraude, avant de rentrer dans le rang, sous une forte pression internationale, et de se ranger sous la bannière de Ouattara. Ce dernier a habilement joué le coup : sur les affiches du second tour de ce scrutin, on le voit assis, Bédié est debout à ses côtés, une main posée amicalement sur l’épaule du finaliste. Le message est clair : le « doyen » adoube son « petit frère ». A charge de revanche.

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Fort du soutien des Baoulés, Ouattara l’a emporté au second tour face à Laurent Gbagbo. Depuis, il n’a eu de cesse de remercier « HKB ». Le troisième pont construit au-dessus de la lagune Ebrié à Abidjan porte son nom. Et Ouattara ne manque jamais une occasion de consulter son « grand frère », hissé sur un piédestal, en position de sage du pays. Un temps, cela a payé. En 2015, contre l’avis d’une bonne partie de ses partisans, Bédié avait décidé que son parti, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), ne présenterait pas de candidat et soutiendrait Alassane Ouattara pour un second mandat. A charge de revanche.

La « bande des trois »

Le 6 août, à la veille de la Fête de l’indépendance, le chef de l’Etat déclarait dans son discours à la nation qu’il était grand temps de se préparer à transmettre le pouvoir à la « génération future ». On pensait que cette injonction s’adressait à lui-même. Il se pourrait, en réalité, que le message ait été surtout transmis au « sphinx de Daoukro ». Après deux mandats de Ouattara, Bédié affirme en privé que la fonction suprême doit revenir à son parti. Et plus précisément à son patron. A lui-même, donc. Histoire de refermer définitivement la parenthèse inique ouverte en 1999. A moins que l’ambition de ce monarque soit d’adouber le plus tard possible un dauphin qu’il estime « digne » de lui succéder.

Dans tous les cas, cette soif de revanche a un coût politique non négligeable. D’abord pour son parti, le PDCI, naguère tout-puissant en Côte d’Ivoire, et qui est aujourd’hui miné par les querelles de personnes attisées par l’absence de renouveau à son sommet.

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Mais il y a plus grave : la soif de revanche de Bédié est un symbole du blocage des aiguilles de l’horloge de la Côte d’Ivoire sur le milieu des années 1990. Trois hommes, toujours les mêmes, dictent l’agenda politique du pays. Trois présidents : l’actuel, Alassane Ouattara, et deux anciens, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Pour parvenir à ses fins, Bédié a entamé un flirt avec le Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo. Depuis sa prison de La Haye, ce dernier garde une influence prépondérante sur son mouvement, et ses partisans sont persuadés que sa libération n’est qu’une question de mois. Quant à Alassane Ouattara, il laisse planer le doute sur ses intentions pour la présidentielle de 2020, n’excluant pas une nouvelle candidature.

En 2020, cela fera plus d’un quart de siècle que Félix Houphouët-Boigny est mort, sans avoir réglé sa succession. Ses héritiers – la bande des trois – se disputent encore et toujours le pouvoir. Et la Côte d’Ivoire continue de porter ce fardeau.

« Faisons le pari qu’Alassane Ouattara souhaite quitter le pouvoir : qui pour lui succéder ? »

Si le président ivoirien a évoqué la nécessité de transmettre les rênes du pays à une nouvelle génération, aucun nom ne se détache pour 2020, observe notre chroniqueur.

Retransmission télévisée du discours du président ivoirien Alassane Ouattara, à Abidjan, le 6 août 2018.
Chronique. Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, célèbre roman de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, le personnage principal, nouveau venu au sein du syndicat des dirigeants africains, bénéficie des conseils avisés de ses pairs, au pouvoir depuis des décennies. L’une des principales leçons que lui transmet l’un d’entre eux est de ne jamais désigner son successeur. Sans quoi il risquerait d’être dans l’instant marginalisé, errant dans un palais fantôme.

Alassane Dramane Ouattara a-t-il lu Ahmadou Kourouma ? A deux ans de la fin de son second quinquennat à Abidjan, le président ivoirien n’a toujours pas intronisé de successeur. Aucun prétendant ne s’impose de lui-même. Résultat, « ADO » cherche à gagner du temps. Il y a quelques semaines, il déclarait ainsi à l’hebdomadaire Jeune Afrique qu’il déciderait de son sort personnel en 2020, autrement dit dans la dernière ligne droite. Ce faisant, il déclenchait l’ire de son allié, son « aîné » Henri Konan Bédié, dont le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) revendique l’alternance, autrement dit la présidence, après dix ans de règne du Rassemblement des républicains (RDR) au sommet de l’Etat.

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Au fond, que veut Alassane Ouattara ? D’un naturel réservé et peu loquace, le président entretient sans se forcer le mystère sur ses intentions. Mais est-ce par pure ruse politique ou par obligation ? A plusieurs reprises au cours des derniers mois, et encore le 6 août lors de son discours à la nation ivoirienne, Alassane Ouattara a évoqué la nécessité pour le pays de se préparer à transmettre le pouvoir à une nouvelle génération. S’il ne faut jamais négliger, en Afrique comme ailleurs, la pression des entourages – qu’il s’agisse des réseaux familiaux, communautaires ou d’affaires –, le chef de l’Etat ivoirien, âgé de 76 ans, exprime ainsi publiquement son souhait de passer la main après des décennies de lutte politique.

Il n’y a pas de Macron ivoirien

Prenons-le au mot et faisons le pari qu’Alassane Ouattara souhaite sincèrement quitter le pouvoir qu’il a conquis de haute lutte en 2010-2011. Qui pour lui succéder ? C’est là que l’affaire se corse. L’actuel premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, mis sur orbite par le chef de l’Etat, est un apparatchik qui apparaît avant tout comme l’homme du RDR. Dans la « jeune génération » au sein du pouvoir, deux noms se dégagent, ceux de Guillaume Soro et d’Hamed Bakayoko. Le premier, président de l’Assemblée nationale, reste marqué par son passé de « rebelle » et est régulièrement soupçonné de manipuler, avec l’aide de ses anciens camarades « comzones », les frustrations de l’armée. Le second, considéré comme très proche du couple Ouattara, ne semble pas encore disposer du poids et de la légitimité politiques nécessaires pour rassembler et diriger le pays.

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Depuis l’accession au pouvoir de Ouattara, une nouvelle génération de « décideurs », en phase avec le monde du business mondialisé, a pris du poids au sein de l’Etat. Mais aucune de ces têtes bien faites n’est parvenue à s’imposer sur le champ politique. Il n’y a pas de Macron ivoirien, du moins pas encore. Du côté du PDCI, désormais animé par un désir visible de revanche sur l’histoire et la soif du pouvoir, l’ancien président Henri Konan Bédié a « réussi », si l’on peut dire, à torpiller avec constance l’émergence d’un dauphin. Au risque de créer de fortes divisions au sein de son mouvement et de voir le pouvoir lui glisser à nouveau entre les doigts en 2020.

Dans deux ans, la Côte d’Ivoire va-t-elle à nouveau subir une crise de succession en forme de malédiction ? Alassane Ouattara connaît parfaitement le problème, lui qui tenta de s’imposer à la mort de Félix Houphouët-Boigny, en 1993, face au même Bédié, avant d’être écarté de manière inique de la présidentielle en 2000. Deux ans plus tard, après un coup d’Etat raté contre Laurent Gbagbo, le pays sombrait dans la pire crise de son histoire jusqu’au paroxysme de la crise post-électorale de 2010-2011.

Une redistribution des cartes en trompe-l’œil

En l’absence de nouvelle figure politique capable de s’imposer, la vieille génération occupe le terrain. Alassane Ouattara laisse planer le doute sur ses intentions. L’amnistie de Simone Gbagbo (autre figure du passé) contribue à entretenir ce flou : au-delà de la volonté affichée de réconciliation, ne s’agit-il pas d’attiser les divisions au sein du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, entre une aile « dure » (celle de Simone Gbagbo) et une aile plus « modérée » incarnée par Pascal Affi Nguessan ? De son côté, Henri Konan Bédié met en scène sa rupture avec un RDR peu partageur et se rapproche, sous l’œil gourmand des caméras, d’un FPI qui le méprise souverainement. La redistribution des cartes semble s’accélérer sur la scène politique ivoirienne, mais elle est en trompe-l’œil : ce sont bien toujours les mêmes joueurs qui sont aux manettes.

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Il reste donc deux ans aux principaux acteurs de ce drame pour éviter à la Côte d’Ivoire un nouveau soubresaut violent. Le « Vieux » Houphouët-Boigny n’avait pas su préparer le passage de relais avant sa mort. En novembre 2017, Alassane Ouattara déclarait sur France 24 à propos de la présidentielle de 2020 : « En politique, on ne dit jamais non. » Une phrase qui fait étrangement écho au titre du dernier roman – posthume – d’Ahmadou Kourouma : Quand on refuse on dit non. Il n’y a pas de fatalité en Côte d’Ivoire.

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  • Published: 3 months ago on September 22, 2018
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  • Last Modified: September 24, 2018 @ 9:57 pm
  • Filed Under: Côte d'Ivoire

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